Le 5 novembre 1985, sous le plancher de la chapelle du château de Bečov en République tchèque, les enquêteurs découvrent l’objet qu’ils recherchent depuis plusieurs jours.
La châsse de saint Maur
Ce reliquaire, 1,40 mètre de long, richement décoré d’argent, de doré, de pierres précieuses et de filigranes, est un chef-d’œuvre de l’orfèvrerie médiévale. À l’intérieur se trouvent des reliques attribuées à saint Jean-Baptiste, saint Maur, saint Apollinaire et saint Timothée. Cette châsse est aujourd’hui considérée par l’Institut national du patrimoine tchèque comme l’un des trésors historiques les plus précieux de République tchèque.
Rien que ça…
Mais quel rapport avec le vin, nous direz-vous ? Hé bien accrochez-vous car c’est ici que débute l’histoire des bouteilles de Bečov.
Une châsse au trésor… et un pactole liquide
Au terme d’une enquête digne d’un polar, la piste conduit à Bečov nad Teplou, en République tchèque. Tout commence avec Danny Douglas, un homme d’affaires américain qui cherche à acquérir un mystérieux objet historique. Sa démarche intrigue les autorités, qui commencent à enquêter sur ses recherches.
Les indices finissent par orienter les enquêteurs vers le château de Bečov, ancienne propriété de la famille Beaufort-Spontin. C’est là que se trouve l’objet recherché : la châsse de saint Maur. Sous le plancher de la chapelle…
Une fois la châsse retirée de la cavité où elle était cachée, les enquêteurs découvrent une autre surprise : du vin, du cognac… au total, 133 bouteilles, pour la plupart datant de la fin du XIXe siècle.
Dans cette collection, on trouve notamment des vins de Bordeaux, plusieurs Château d’Yquem, dont les précieux millésimes 1892 et 1896, des Porto, des vins de Bourgogne et des cognacs Sazerac de Forge et Fils. Les sources actuelles mentionnent également d’autres vins anciens ainsi que du champagne. Trois bouteilles supplémentaires seront retrouvées en 2011, lors de recherches archéologiques menées autour du château. Pour l’anecdote, elles auraient aussi été cachées pendant la guerre, probablement par l’un des employés de la famille Beaufort-Spontin.
Au total, ce sont donc 136 bouteilles qui composent aujourd’hui ce que le château présente comme son « trésor liquide ». Mais pourquoi cacher du vin sous le plancher d’une chapelle ? Et surtout, est-ce vraiment une bonne façon de conserver des bouteilles pendant quarante ans ?
Pour comprendre tout ça, revenons en 1945…
En 1945, ils cachent tout avant de partir
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la famille Beaufort-Spontin, qui a sympathisé avec l'Allemagne nazie, fuit le château de Bečov. Direction l'Autriche pour se réfugier dans sa propriété secondaire. Avant de partir, elle dissimule sous le plancher de la chapelle quelques précieux trésors, avec l’intention de les récupérer une fois la guerre terminée.
Mais elle ne reviendra jamais.
La collection de bouteilles aurait été constituée par les Beaufort-Spontin avant la Première Guerre mondiale. Pas question, à l’origine, de spéculer sur de vieux millésimes : ces vins et cognacs étaient destinés à vieillir tranquillement, avant d’être bus à leur apogée. Pendant quatre décennies, ils vont donc rester cachés sous le plancher de la chapelle.
En 1985, le reliquaire de saint Maur est retrouvé, devient rapidement l’objet de toutes les attentions.
Les bouteilles, beaucoup moins… Elles sont alors conservées au château.
Maintenant, passons aux choses sérieuses….
Goûter un vin sans retirer le bouchon ... Gérard Majax aurait été très jaloux !
Bien plus tard, en 2011, les responsables du château cherchent à en savoir plus sur le contenu des bouteilles. Une première étude est envisagée avec l’Université de technologie chimique de Prague, mais les méthodes sont jugées trop destructives pour des vins aussi anciens.
Conclusion, le projet est abandonné.
En 2014, une nouvelle expertise est menée avec la télévision Prima, sous la direction du sommelier Jakub Přibyl et l'expert judiciaire Ivo Dvořák. Elle permet d’identifier les bouteilles et d’évaluer leur état, mais toujours sans les goûter.
Re-conclusion, il faut donc trouver une parade.
Et c’est là qu’une solution montre le bout de son nez ! Une solution lancée sur le marché depuis 2013 ! Je vous donne un indice : ce procédé permet de ponctionner un échantillon de vin dans une bouteille sans l’ouvrir (il paraît que Gérard Majax a été très jaloux…).
Et cette solution porte un nom : c’est le…
c’est le… ?
c’est le… ?
Coravin !
Oui, je vous ai vu murmurer le nom devant votre écran. Bravo !
Le principe est simple : une fine aiguille traverse le bouchon pour prélever du vin sans déboucher la bouteille. Le volume extrait est remplacé par de l’argon, un gaz inerte qui protège le vin restant de l’oxydation.
Donc, le 22 mai 2016, seize bouteilles sont sélectionnées et treize sont dégustées. Autour de la table : Jakub Přibyl, Advanced Sommelier du Court of Master Sommeliers, Andreas Wickhoff, Master of Wine, et Greg Lambrecht, l’inventeur du Coravin.
Autant dire une sacrée densité de compétences organoleptiques au mètre carré.
Le résultat dépasse les attentes : sur les treize échantillons, douze sont considérés comme « vivants » et encore potentiellement consommables. Un seul est déclaré « mort ».
Le meilleur est un Château d’Yquem 1896.
« La qualité des vins examinés est à un niveau exceptionnel. Les vins doux qui composent la collection ont un potentiel de vieillissement incroyable et, grâce à leur bonne conservation, ils ont évolué dans la bonne direction. »Jakub Přibyl, Advanced Sommelier du Court of Master Sommeliers, Institut national du patrimoine de Bečov, 2016
On sait maintenant que les vins sont viables. Mais une question demeure : quel goût peut encore avoir un vin de la fin du XIXe siècle qui a passé quarante ans sous un plancher ?
Bon, on le goûte, ou pas ?!
La dégustation de 2016 montre que les vins sont encore « vivants ». Mais elle n’avait fait qu’entrouvrir la porte. Il faudra attendre 2025 pour que les bouteilles d’Yquem arrivent enfin chez leur producteur, à Sauternes.
L’objectif est alors double : restaurer les bouteilles et vérifier que leur contenu correspond bien à ce que l’on attend de vieux Yquem.
Chez Château d’Yquem, les bouteilles sont examinées sous toutes les coutures : forme du contenant, couleur du vin, étiquettes, état général… Puis vient le moment que l’on attend depuis le début, on goûte.
Et le résultat surprend. Toni El Khawand, maître de chai à Château d’Yquem, s’écrit : « It’s amazing, It’s absolutely unbelievable ! »
Permettez-moi de vous la faire en français :
« C’est amazingue ! Ce vin est d’une grande fraîcheur » Il évoque des notes de cèdre, de fruits secs, de safran, de cannelle et de muscade, auxquelles s’ajoutent, pour les vieux Yquem, des arômes de chocolat, de café, de moka et d’oud. Le vin présente encore une grande fraîcheur et une remarquable complexité(AFP/CBS ; Vinetur, 2026)
Toni El Khawand parle même d’une expérience « magique ».
Plus de 130 ans après leur mise en bouteille, ces Yquem présentent donc encore suffisamment de fraîcheur, d’équilibre et de complexité pour être reconnus comme des vins correspondant au profil attendu de vieux Yquem.
Une petite quantité de vin est également envoyée au laboratoire pour analyse. Les analyses de laboratoire viennent confirmer l’authenticité des vins. Le vin a survécu.
Mais il faut maintenant sauver les bouteilles, et là ….
Yquem dit non
La demande paraît pourtant logique : qui mieux que Château d’Yquem pour restaurer des bouteilles de Château d’Yquem ?
Oui, mais non : Yquem refuse !
Le domaine ayant suspendu son service de rebouchage de vieux millésimes suite à de précédentes tentatives impliquant des négociants asiatiques. Une prudence compréhensible lorsqu’il s’agit de bouteilles aussi anciennes et aussi précieuses.
Les responsables de Bečov vont donc se heurter à une véritable porte close.
La famille Beaufort-Spontin intervient elle-même. Le Centre culturel tchèque à Paris écrit. Le consul général à Bordeaux intervient. L’ambassade tchèque en France également, rien n’y fait.
Pendant près de dix ans, le projet semble condamné.Il faudra finalement l’intervention de plusieurs personnalités tchèques du monde de l’hôtellerie et de la gastronomie pour renouer le contact avec la maison de Sauternes. Jindřich Krausz, directeur général du Grandhotel Pupp, Ján Kotúč, représentant de Moët Hennessy, et le gastronome Roman Vaněk vont contribuer à débloquer la situation.
Après des mois de négociations, de garanties et de préparation, huit bouteilles quittent discrètement Bečov dans des caisses spécialement conçues pour rejoindre Sauternes, direction : Château d’Yquem, on est en septembre 2025
La restauration reste volontairement limitée pour ne pas donner aux bouteilles une apparence neuve. Le verre reste celui d’origine, et même la poussière accumulée au fil des décennies est préservée.
`Selon Toni El Khawand, leur séjour sous le plancher de la chapelle n’a peut-être pas été une si mauvaise idée.. L'endroit était froid, humide, enterré et protégé par d’épais murs, avec des conditions de température et d’humidité particulièrement constantes. Pendant quarante ans, la chapelle aura donc fait office de cave…
2026 : retour à la case départ
En mai 2026, cinq bouteilles originales, restaurées et remises à niveau, reviennent à Bečov et sont exposées au public. À l’origine, elles avaient été réunies pour vieillir et être bues. En 1945, elles ont été cachées pour être protégées. En 1985, elles ont été retrouvées dans leur cachette. En 2016, on a enfin osé prélever leur contenu sans les ouvrir. Puis, en 2025, certaines sont retournées à leur domaine d’origine pour être sauvées.
En 2026, elles reviennent donc au château, où elles deviennent les témoins d’une histoire qui traverse la guerre, quatre décennies d’oubli et plus d’un siècle de vieillissement. Reuters rapporte que les bouteilles restaurées ont conservé leur apparence historique, jusqu’à leur poussière. (Reuters, 2 juin 2026)
Et c’est peut-être là que Le mystère des bouteilles de Bečov trouve sa réponse…
Épilogue : alors, bonne ou mauvaise idée de cacher des bouteilles sous le plancher d’une chapelle ?
À première vue, on pourrait penser que non. Une bouteille de vin n’est pas vraiment conçue pour passer quarante ans oubliée sous le plancher d’une chapelle. Et pourtant, dans le cas de Bečov, la cachette a plutôt bien fonctionné.
En 1945, les Beaufort-Spontin pensaient pouvoir revenir chercher leurs bouteilles. Ils ne l’ont jamais fait. Ce qui devait être une cachette provisoire est donc devenu, pendant quarante ans, une véritable capsule temporelle. Sur les treize échantillons dégustés en 2016, douze soient encore considérés comme « vivants .
Alors oui, cacher des bouteilles sous le plancher d’une chapelle peut être une étonnamment bonne idée pour les conserver. À condition, bien sûr, de bénéficier d’un endroit froid, humide, enterré, protégé par d’épais murs… et surtout de ne pas avoir besoin de les récupérer avant 40 ans.
Et, j’oubliais le principal :
Si vous voulez vraiment mettre toutes les chances de votre côté pour que vos vins se conservent le mieux possible, n’oubliez pas de les cacher avec une châsse.
Sources et ressources
- Le « trésor liquide »
Histoire de la collection, de sa constitution par les Beaufort-Spontin à sa découverte en 1985, ainsi que les premières expertises et dégustations. - Le « trésor liquide » au château de Bečov
Présentation historique de la collection et de sa vocation initiale, avant la dégustation organisée en 2016. - Le « trésor liquide » de Bečov examiné
Compte rendu officiel de l’expertise du 22 mai 2016 : 13 échantillons dégustés au Coravin et Yquem 1896 désigné comme le vin le plus remarquable. - Les experts considèrent la collection de vins de Bečov comme un trésor
Détails sur l’expertise de 2016, les dégustateurs et l’état des vins. - Dégustation de vins centenaires au château de Bečov / iDnes
Article consacré à la dégustation de mai 2016 et aux premiers constats sur les bouteilles retrouvées. - La dégustation du « trésor liquide » confirme la valeur exceptionnelle des vins / Novinky
Reportage contemporain sur la dégustation et les premières estimations de la collection. - Une extraordinaire collection de vins surgit en République tchèque / Le Figaro Vin
Retour sur la découverte de la collection et sur l’état remarquable de certains vins. - Le « trésor liquide » ne s’évaporera pas : il sera sauvé
Annonce, en 2025, de la collaboration avec Château d’Yquem pour sauver les bouteilles les plus anciennes. - Bečovské listy / bulletin municipal 2025
Informations complémentaires sur la préparation du transfert des bouteilles en France et leur conservation. - Le trésor de vins précieux d’un château tchèque exposé dans ses nouvelles anciennes bouteilles / Reuters
Récit de la restauration par Château d’Yquem, des conditions de conservation et du retour des bouteilles à Bečov. - Entretien avec Toni El Khawand / Reuters Connect
Témoignage du maître de chai de Château d’Yquem sur les conditions de conservation et l’examen des bouteilles. - Sauvetage de bouteilles centenaires du Bordelais oubliées en Bohême / Agri Mutuel
Dépêche AFP détaillant le travail de Château d’Yquem, les analyses et le reconditionnement des huit bouteilles de 1892 et 1896. - Le sauvetage de bouteilles centenaires du Bordelais oubliées dans un château de Bohême / Terre de Vins
Récit de la restauration et témoignage de Toni El Khawand sur la dégustation d’un échantillon d’Yquem. - Oubliées sous une chapelle en Bohême, des bouteilles d’Yquem vieilles de 130 ans renaissent / La Revue du vin de France
Retour sur les Yquem 1892 et 1896 et sur leur restauration par le domaine bordelais. - Des experts restaurent des bouteilles de Château d’Yquem des années 1890 / Vinetur
Détails sur l’authentification, le remplacement des bouchons et le reconditionnement des bouteilles.